Les élections régionales – Oui, mais pour quoi faire ?

Nous sommes à moins de deux mois des élections régionales et les sondages se suivent tout en se ressemblant.

On annonce déjà une abstention qui friserait les 55 % (ce qui serait un record puisque le plus haut taux d’abstention date de 2010 avec 53,64 %). Une abstention qui pousse les politiques à user de stratagèmes parfois parfaitement ridicules et qui a même amené à ce qu’on repousse au 30 septembre dernier les inscriptions sur les listes électorales, souvent alimentées par la crainte classique de la « peste brune » (qu’elle soit libérale au Sud ou bolchévique au Nord), alors que nombre ont oublié qu’on l’a déjà à Matignon, Vendôme et Grenelle. Enfin, passons !

Autre sondage inquiétant : 1/3 des Français ne savent pas qu’il y aura des élections en décembre. Une part qui passe du simple au double chez les 18-24 ans. Pour cause : il n’y a pas eu d’élections en fin d’année civile depuis le temps béni du Général.

Ajoutez à cela une campagne molle et vous aurez tous les ingrédients d’une gabegie électorale.
C’est pourquoi je me permets ici de remettre les choses au clair : pourquoi allons-nous voter les 6 et 13 décembre prochain ?
Pour ceux qui me connaissent, j’ai effectivement des prédispositions pour les questions sociales, monétaires, mais également administratives, puisque j’ai écris le 15 février dernier un pamphlet sur la décentralisation française qui en proposait une vision enracinée, mais profondément patriote et républicaine. Une vision incarnée par le département que j’oppose à la région défendue par les pro-Länder malheureusement extrêmement présents dans ma région d’origine.
Un ouvrage où j’ai pu écrire ceci :

« Un grief qui n’aura pas suffi pour faire censurer une loi qui a réveillé depuis un an nombre de régionalismes et de conservatismes de parts et d’autres du pays.

En effet, après une carte plus que brouillonne et à l’incohérence patente proposée le 2 juin 2014 par le Président de la République, ramenant originellement le nombre de régions métropolitaines françaises à 14 au lieu de 22 actuellement, les débats se sont agités au point de déchaîner les passions locales de toute part d’amener certains à réclamer le retour d’une collectivité alsacienne unique pourtant rejetée le 7 avril 2013 par une majorité d’électeurs du Haut- Rhin.

Un problème de cohérence qui avait amené, après la décision de fusion des régions Alsace, Lorraine et Champagne-Ardennes, une pétition de l’actuel maire de Mulhouse que j’avais moi-même signée à l’époque non pour réclamer le retour d’une collectivité contre laquelle je m’étais battu à l’époque, mais bien pour permettre de redonner du sens à cette réforme en évitant une fuite en avant.

Ce texte a procédé d’une victoire du conservatisme et du consensus mou sur la volonté authentique de réforme, qui est désormais un classique de l’actuel président de la République. On ménage les sensibilités, et donc on ne fait rien.

Pour preuve, les levées de boucliers qui ont suivi : chacun veut garder sa région intacte, oubliant que les actuelles régions n’ont plus de lien avec les provinces d’Ancien Régime, dont l’exemple le plus frappant est la région Rhône-Alpes constituée autour d’une partie de la Bourgogne historique, de la Savoie, du Lyonnais, du Languedoc, du Venaissin et du Dauphiné.

Le consensus, c’est bien, mais quand ça débouche sur une réforme. Or, ici, on a refusé purement et simplement la question du démantèlement de certaines régions, au point de vider de sa substance le fameux droit d’option qui aurait permis de donner à cette réforme une dimension humaine.

Bref, une réforme qui n’aboutira, une nouvelle fois, à rien, et c’est une récurrence dans l’histoire des collectivités locales. »
De quoi couper l’herbe sous le pied de celles et ceux qui me prêteront des sympathies pour la réforme qui sera mise en oeuvre à partir du 1er janvier 2016.

Oui, « mise en oeuvre », mais pour quoi faire ?

  1. Les enjeux nationaux : à quoi serviront les nouvelles régions ?

Ici, la loi NOTRe du 7 août 2015 a mis fin à la fameuse clause de compétence générale (chose que je salue car je l’avais proposé dans mon livre tant cette mesure était évidente). Cela a permis de dégager un certain nombre de compétences pour les régions.

Ces compétences peuvent être exclusives ou délégables. De quoi rappeler à tout juriste ses cours de droit européen et de philosophie politique althusienne).

Concernant les compétences exclusives, les régions ont la main sur les transports routiers (incluant les transports scolaires), qu’ils soient interurbains ou, dans une moindre mesure, urbains (j’y reviendrais), et ferroviaires.

On retrouve également dans la dernière réforme mention des compétences classiques quoique renforcées de la région, à savoir en matière de développement économique. La région a désormais un rôle renforcé pour être un moteur de l’innovation et de développement économique.

Dans cette même dimension, on retrouve des compétences en matière d’aides directes aux entreprises.

Puisque le social est le bras armé de l’économique, on retrouve également, aux régions, des compétences en matière de formations professionnelles et de coordination en matière d’emploi, en général dévolues aux départements.

Qui dit formation et emploi dit éducation et donc lycées. Aucun changement ici : nos régions sont responsables de la gestion des lycées.

De matière plus globale, enfin, la région est compétente en matière de projets touristiques, d’environnement et bien sûr d’aménagement du territoire.

Sur les compétences délégables, on peut trouver des délégations aux intercommunalités et des délégations aux départements.

Concernant les intercommunalités, on retrouve les transports urbains.

Concernant les départements, on retourne des délégations en matière de politiques culturelles et de langues régionales, de sport, de tourisme (en général) et d’éducation populaire (les fameuses UP par exemple).

On voit donc un panel assez large de compétences (que j’estime personnellement déjà trop élevé).

Tout cela, ce sont les compétences de toutes les régions, et donc les thématiques qui devraient animer votre vote dans un monde utopique.

À côté de ces thématiques, on retrouve des enjeux locaux. Je me permets donc un petit encart sur la région ACAL

  1. Les enjeux locaux : entre mariage forcé et réveil des tribalismes en ACAL

Inutile de le rappeler : le mariage forcé entre Alsace, Lorraine et Champagne-Ardennes est très mal passé dans la région la plus riche du trio : l’Alsace.

Après plusieurs manifestations des anti-fusion rassemblant des gens de toutes origines partisanes et pour des raisons bien diverses, on a pu voir réémerger un vieux sentiment nauséabond sortant du fin fond de l’Alsace dont le nom n’a pas fini de nous faire siffler les oreilles : Unser Land. Vous allez me dire que je me focalise, mais je n’y peux rien : l’Alsace doit être autonome, la France doit être fédérale. Et pourquoi ? Parce que Paris nous a foutu avec les bouseux qui veulent nous voler notre choucroute, nos coiffes et nos gros mots.

Je ne vous le cache pas : pour moi, le danger qui sort de ces élections est loin d’être le FN (qui n’est plus un danger que pour 4 péquenauds dans le XVIe), mais bien la tentation du démantèlement régionaliste, alimenté largement par un parti dont le nom même est en contradiction avec les fondements du vivre ensemble républicain français : Unser Land signifie « notre pays ». Noter pays, pour eux, c’est l’Alsace, avec toutes les polémiques alimentées par une des rares vérités qu’a pu dire notre premier ministre : l’Alsace n’est pas un peuple ni une nation. Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français. C’est la tradition française, assimilationniste et jacobine. Une tradition qui se délite depuis plusieurs dizaines années. J’ai ainsi entendu les mêmes qui dénoncent le manque d’intégration de populations allogènes venir nous expliquer que la France n’est pas leur pays, mais que leur nation est l’Alsace. Remplacez « Alsace » par « Algérie » et vous aurez le même effet que si vous allumiez une caisse de napalm.

Hypocrisie supplémentaire : le chantage perpétuel dont les habitants d’Alsace sont l’objet. Entendez-les : soit on revient au conseil unique (rejeté par les Haut-rhinois à 56%), soit on se marie avec les ploucs. Le rêve français s’effondre soudainement sous les pieds de ses pères fondateurs …

Barrésien que je suis, je n’ai rien contre les identités régionales. Je l’ai rappelé maintes fois et notamment dans mon pamphlet. J’aime les identités régionales, car elles sont une part de l’identité française, car elles ne sont pas instrumentalisées contre l’ogre parisien comme les fédéralistes nous proposent aujourd’hui. C’est une identité « avec » et non « contre » que nous propose Barrès. L’auteur national-républicain n’a jamais estimé que la France n’était pas sa patrie : bien au contraire, il la chérit comme on chérie une mère, parce qu’elle est à la fois unitaire et plurielle.

Autre enjeu : la capitale.

Si le gouvernement a concédé à Strasbourg la capitale régionale (ce qui est le plus cohérent sur tous les plans), notamment dans l’espoir vain d’étouffer la fronde alsacienne, certains petits malins proposent désormais de déplacer le siège de la créature à Metz voire Nancy. Une question qui était pourtant tranchée par la loi, mais bon. Attendons et voyons. Ma position est ici claire : Strasbourg doit rester la capitale.

Dessin : Philippe Délestre

Troisième enjeu : le nom.

Alors que la totalité de la classe politique propose le nom classiquement dans l’air du temps de « Cœur d’Europe », qui est joli tant il rappelle le film « Cœur de dragon » mais qui réduit cette région à un cheval de Troie de l’Europe technocratique, je me suis souvenu de ce qui permet d’unifier cette gigantesque région : les blessures nationales des XIXe et XXe siècles.

L’ACAL est une terre gaullienne (Colombey-les-Deux-Eglises s’y trouve, la croix de Lorraine en vient …), voire même évidement barrésienne (avec les Vosges comme point d’ancrage qui fût plus tard le fief de Philippe Séguin, autre gaulliste) et une Alsace-Moselle fille de France dont l’histoire rhénane a été tant tourmentée. C’est donc une terre symbole d’un combat patriotique majeur. Une incarnation territoriale de ce que signifie se battre pour l’unité et la grandeur de son pays tout en faisant écran au dialogue franco-allemand. L’ACAL est donc cet amour de la France et de son rôle en Europe. 

L’ACAL est donc une région d’ouverture sur l’Europe, mais qui reste française avant tout par son histoire difficile. C’est pourquoi je privilégierais un nom simple, mais fort : soit garder le nom tel quel, soit renommer la région « Austrasie ».

L’idée serait ici de lisser les effets pervers de la réforme sur le plan identitaire sans tomber dans le technocratisme : rappeler l’histoire, mais également la richesse de ce territoire.

« Papa, wàs esch d’Wàhle ? » – « Ich weiss d’sell nitt Isabelle, s’esch wàrum welle ich Unser Land wähle. »

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Apocryphos lance Accattone

Apocryphos lance bientôt sa revue.
Vous pourrez retrouver des chroniques des membres de l’équipe de la célèbre association littéraire huninguoise.

Apocryphos

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L’idée reposait dans les tiroirs depuis un long moment déjà, mais après plus de deux ans d’existence, Apocryphos a décidé de tenter l’aventure du fanzinat ! Nommée Accattone en référence à Pier Paolo Pasolini, la ligne éditoriale de la revue restera celle que l’on connaît, à cela près que ce nouveau média permettra aux membres de l’association d’extrapoler certains sujets littéraires et culturels qui n’ont pas forcément leur place sur le site de l’association mais qui nous tiennent à cœur, telle la colonisation de l’imaginaire par l’hédonisme de masse, ou l’acculturation généralisée par le consumérisme. Nous ne sommes pas antimodernistes par plaisir ou masochisme, mais parce que nous ne voyons dans le modernisme rien d’autre que le « grand cadavre mort » que dénonçait Charles Péguy ; un pouvoir avilissant, transformant les individus en hommes-masse, mais aussi abjurant les repères culturels pour mieux les plier aux ramifications tentaculaires de l’empire de…

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Une élection ordinaire – Pourquoi le lire est un devoir ?

Je vous en avais déjà parlé il y a 10 jours. Le livre de Geoffroy Lejeune imaginant l’accession à l’Élysée d’Eric Zemmour ne m’a pas laissé indifférent. Je l’attendais depuis plusieurs mois, et pour être franc, j’ai été à la limite de la tristesse en le finissant il y a quelques jours.

Pourquoi faut-il le lire ? Les raisons tiennent principalement à la manière dont sont dépeints les déchirements et les querelles de notre temps, ce qui n’en fait pas un ouvrage dépourvu de défauts.

  1. Parce que la gauche s’y déchire par machiavelisme

Le PS s’y déchire sous le machiavélisme d’un Hollande qui n’a rien à envier de ce point de vue à son aïeul politique jarnacais.

Dès le départ, le Parti socialiste et celui qu’il a mené au pouvoir en 2012 se proposent de refaire un 21 avril entre un Corrézien et un épouvantail. Une technique que souhaitait déjà opérer Chirac avec Chevènement, avant de choisir de faire monter Le Pen en 2002.

Sur le plan des gauches, le machiavélisme se manifeste également avec Montebourg et Valls, se mettant d’accord pour tuer Hollande dans l’entre-deux tours afin de se partager le gâteau de l’opposition.

Mais les non-machiavéliens sont également présents, à commencer par Chevènement. Il est l’un des vieux loups les mieux traités, et à raison, puisqu’il n’a jamais, que ce soit dans le livre ou dans le réel, fait fît de sa sympathie pour le polémiste. Une façon de sauver un destin qu’il a raté.

Second sauvé : Mélenchon, qui agit ici par conviction et n’appelle pas à voter Hollande au second tour.

  1. Parce que le FN s’y déchire par boboisme

Cela étonnera les moins au fait d’autre chose que des « on-dit » (oui je sais j’aime bien ce mot en ce moment), mais le FN y est également bien exposé aux coups de torgnole.

Le FN y est dépeint comme gangrené par la ligne philippiste, aux mains d’un lobby gay fascisant. Marine Le Pen y est une Najat (presque) de droite, même si MLP sera toujours plus souhaitable que NVB.

Face à cette gouvernance « stalinienne » (je mets le guillemets car le mot est utilisé dans le livre mais je partage cette qualification), la ligne Jean-Marie / Marion, plus libérale-conservatrice (et objectivement dont je me sens le plus proche) prend le dessus et se libère de ce carcan. Comment ? Ce sera à vous de le découvrir.

Jean-Marie Le Pen y est par ailleurs plus conciliant que sa fille (ce qui est une réalité : l’un a tenu les troupes, l’autre les exclu). Il lui fera un croc-en-jambe qui l’abîmera sans la tuer avant que lui-même ne décède (et pas politiquement).

  1. Parce que la droite s’y déchire par la centrisme

Ici, un axe très clair est dégagé, et ce dès la quatrième de couverture : Sarkozy et Juppé contre les gaullistes, avec François Fillon au milieu.

Ce dernier, qui est par ailleurs le candidat que je soutiendrais pour la primaire de 2016, y est dépeint comme le moins mauvais des candidats à la primaire.

Sarkozy, dépeint comme un traître, y est totalement imbu de lui-même, gesticulant face à son propre effondrement, avec cette phrase exquise concluant la rencontre entre Zemmour et l’ancien président : « Si je gagne, je te prendrais dans mon gouvernement. » – « Vas te faire foutre ». Une ambiance qui n’a rien à envier à la rencontre entre le futur président de la République la présidente du FN également dépeinte.
Nicolas Sarkozy y est trahi par ceux qu’il a trahis. Après l’ultime couteau dans le dos d’un Henri Guaino qui aura jusqu’au bout tenté de sauver l’actuel président des Républicains, ce dernier n’a plus qu’à admirer son propre et légitime déclin.

Juppé fuit au centre comme Louis XVI fuyait à Varenne, après des appels du pied appuyés d’un François Bayrou qui patoche toujours dans la semoule.

  1. Parce qu’Eric Zemmour ramasse les ruines

Sur le plan de la droite zemmourienne, ce livre est évidement une magnifique publicité, ce qui n’est de loin pas pour me déplaire. La droite « Zemmour », dénominateur commun de deux électorats qui divergent de plus en plus et composée de l’intéressé, Patrick Buisson, Philippe de Villiers, Paul-Marie Coûteaux ou encore Nicolas Dupont-Aignan (qui apporte son concours dès le départ). Il manque beaucoup de monde dont Christian Vanneste mais vous comprendrez mon goût pour ce livre : c’est ma droite qui y est à l’honneur.

Cette droite qui tue les deux blocs philippistes et centristes, entre Philippot et NKM, qui s’effondrent tous les deux sous l’effet centrifuge d’un Eric Zemmour qui incarne le seul bloc majoritaire depuis trente ans.

C’est cette droite qui se réveille dans l’entre-deux tour, probablement l’apogée de ce livre. Lorsque la gauche se déchire, la vraie droite se fédère.

L’ouvrage est cependant avant tout une grande réhabilitation de Patrick Buisson. En général dépeint comme un simple idéologue islamophobe, il est rétablis dans ses droits et assassine merveilleusement Nicolas Sarkozy.

Il convainc un Eric Zemmour qui bien malheureusement ne le sera jamais dans le réel, redonnant de l’espoir aux souverainistes pendant que le narrateur (un journaliste de centre-gauche) procède à une enquête de ses ouvrages, selon lui cheminement naturel l’amenant à sa campagne.

La fin est exquise. Elle présente un gouvernement et une majorité de rêve, même si chacun y fera naturellement les modifications qu’il estime nécessaire.

La majorité parlementaire est composée de candidats labellisés « Zemmour » parmi lesquels tout pro-Zemmour se retrouvera, donnant au lecteur l’impression de faire parti de cette histoire, que ce soit comme électeur évidement mais également comme potentiel candidat.
Cette dimension électorale est également très intéressante.

Zemmour fédère partout : les voix classiques des gaullistes orthodoxes d’un NDA, les antisystèmes tentés par le vote Bayrou, les électeurs de droite déçus de Sarkozy et partis au FN, les voix ouvrières de l’extrême gauche et de la gauche anti-hollandiste …

  1. Parce que les reproches ne sont pas absents

Cependant, ces belles paroles n’en font évidement pas un ouvrage parfait.

Je lui reprocherai trois choses : son utopisme, ses fins bâclées et son manichéisme.

Ce livre est en effet une magnifique utopie, avec un angélisme presque déprimant. Eric Zemmour y accepte d’être candidat. Buisson n’a pas de défauts. Mélenchon et Sarkozy prennent conscience de ce qu’il ont été …
On est à la limite de l’ouvrage biblique avec une dimension d’expiation des pêchés, d’un paradis vers lequel la dure réalité est censée nous mener. Notre réel n’est pas vain, car un jour, les cieux s’ouvriront : l’élection d’Eric Zemmour, même si celle-ci ne se fait pas d’un claquement de doigts. La victoire est le fruit de circonstances auxquelles on a malheureusement du mal à croire et à part l’Enfer nous ne voyons rien.

Un élément étrange pour un réactionnaire comme mon cogénérationnel journaliste.

Deuxième reproche : le caractère bâclé de la fin. Que soit la fin du livre que la fin de certains personnages. On a l’impression d’un acmé qui retombe comme un soufflet, qui accouche d’une souris. On s’attend à un grand soir de la réaction française, et on se retrouve avec une énumération bien que fort sympathique du Gouvernement et de la majorité zemmourienne, mais qui ne débouche pas sur la nouvelle épopée nationale.

Troisième reproche : le manichéisme de l’ouvrage.

Pas de ministres de gauche réelle (Mélenchon ou Chevènement) au Gouvernement Zemmour (ou plutôt Guaino). La droite de conviction l’emporte lorsque la gauche machiavélienne s’effondre.

Non, les races n’existent pas. Oui, la France est une unité culturelle ! – Réponse à Nicolas Huguenin sur la prétendue affaire Morano


« Pour qu’il y ait une cohésion nationale, il faut garder un équilibre dans le pays, c’est-à-dire sa majorité culturelle. Nous sommes un pays judéo-chrétien – le général de Gaulle le disait –, de race blanche, qui accueille des personnes étrangères. J’ai envie que la France reste la France. Je n’ai pas envie que la France devienne musulmane. »

Mon cher monsieur,

Avant toute chose je précise tout de suite ma pensée sur l’affaire : Madame la Députée européenne a commis une erreur politique profonde, puisqu’elle s’est attiré les foudres de 99% du système médiatico-politique français, mais également une erreur sur le plan philosophique. Je me désolidarise totalement de l’utilisation du mot « race », me revendiquant républicain et assimilationniste. Les choses sont au moins posées afin d’éviter toute confusion.

Cependant, répondre à votre offensive me paraissait nécessaire sur le plan intellectuel, notamment pour nuancer ce qui m’a semblé être une formidable opération publicitaire pour votre personne.

J’ai vu avec une certaine désolation et, il faut bien le dire, un dépis total, votre leçon de morale bien nommée et facile sur l’intervention de la députée européenne Les Républicains Nadine Morano, suivant ainsi la fatwa médiatique qui suivit l’émission de ce cher Laurent Ruquier samedi soir.

Pour tout vous dire, votre texte m’a amusé sur plusieurs points.

Avant de commencer, je prends mes précautions (puisqu’elles sont semble-t-il obligatoire aujourd’hui) : je ne me considère ni comme raciste, ni islamophobe, ni antisémite, et n’éprouve de haine pour personne, à l’inverse de nombre de gens qui, par réseaux sociaux, se défoulent sur une élue de la République. Toute tentative de muselage par intimidation intellectuelle est inopérante avec moi. Je sais ce que je suis.

Premièrement, par son introduction. Dès le départ, vous annoncez ne pas avoir regardé ladite prestation. Vous réagissez donc à des « on-dit » ? Bien étrange pour quelqu’un qui, en lire sa page Facebook est apparemment professeur d’histoire-géographie, donc censé être habitué à la rigueur intellectuelle qu’importe sa belle profession.

Dans cette même introduction, on trouve un langage fleuri auquel il n’est pas nécessaire de répondre. Elles suffisent à démontrer à toute personne normalement constituée quelle opération se déroule sous nos yeux. J’ai cependant bien ri en lisant vous dénonciez des « âneries de poissonnière lepenisée [qui vous] répugnaient ».

Ensuite, vous dénoncez une association entre une religion et une couleur (passons sur le mot « race », nous en parlerons plus tard) qui serait faite par l’ancienne ministre sarkozyste.

Seulement, en lisant les propos de Madame Morano, on ne voit nulle part trace de cette association. Elle précise justement que les deux s’ajoutent dans le cas évoqué, et non qu’ils sont intrinsèquement liés.

Je vous rejoins naturellement sur le constat qui suit, mais il est totalement hors sujet.

Ensuite, la phrase que vous attaquez n’a pas été dite par Madame Morano elle-même, mais est une citation rapportée. Difficile de mettre des guillemets à l’oral je le concède volontiers, mais les propos appartiennent initialement au fondateur de la Cinquième République.

Continuons sur le fait que la France n’ai pas choisi sa religion. Entendu. Nous ne choisissons pas notre couleur de peau, mais cela nie-t-il le constat sus-visé ? Non. Vous attaquez, mais pour mieux dénoncer la réalité du politique : il faut à un moment donné une coercition pour créer une nation.

Madame Morano a t-elle dit que tous les Français ont voulu être catholiques ? Non. Une nouvelle fois, vous tapez à côté, pour le plaisir de taper.

La liberté de conscience serait un acquis, mais cela nie-t-il la catholicité de ce pays que vous reconnaissez vous-même ? Non. Malgré la liberté de conscience et la possibilité de choisir sa religion, 65% des Français se disent toujours chrétiens (dont 4 % de protestants, sondage IFOP 2011). Étrange pour une religion qui sera si terrifiante.

Je me permet ici un principe historique que tout étudiant de deuxième année est censé connaître, mais que vous ne semblez pas maitriser, au même titre que celle que vous dénonciez, à savoir l’analyse contextuelle. Les évènements, les mots, sont le fruit d’une époque, et dénoncer aujourd’hui avec un oeil de la même nature une période qui n’est pas la même, c’est tout sauf un travail d’historien.

L’époque était différente, et la religion avait sa fonction originelle : celle de relier. Le mot « religion » vient du latin « relegere » signifiant « relier ». Il fallait à l’époque créer du lien entre les hommes. Créer une communauté, car aucune communauté humaine ne fonctionne sans un tronc commun de valeurs sur lesquelles elle repose.

Présenter les protestants et les cathares comme des victimes des vilains catholiques est également un peu fort de café, lorsqu’on sait qu’à l’époque, on ne demandait pas la tolérance mais étaient de féroces prosélytes, lorsque les cathares avaient une vision du monde qui empechait tout vivre ensemble.

Ensuite, sur ce point, il est intéressant de voir que vous dénoncez une construction religieuse qui a abouti à votre pensée : l’humanisme et la tolérance sont le fruit de la chrétienté. Je vous laisse relire les travaux de Friedrich Nietzsche pour que vous constatiez vous-même l’hypocrisie, sûrement involontaire, qui sort de vos propos.

Partons à présent sur votre troisième argument : celui visant la question des baptêmes. Et là, nous avons l’exemple parfait de ce que vous faites : vous tapez, avec un certain panache je le reconnais, mais en faisant du procès d’intention. À t-elle parlé, en l’espèce, d’invasion, ou tenu des propos que vous semblez lui prêter ? Non. Elle pose un constat et, de fait, vous en déduisez une défiance. Vous posez donc le problème fondamental de la réflexion française contemporaine : peut-on tirer des constats sans être soupçonnable de nazisme / fascisme / ultralibéralisme / strabisme ?

Votre constat sur la perte de foi chrétienne est bon, mais encore une fois, un peu facile.

« Elle condamne encore les femmes qui prennent la pilule, et les hommes qui emploient un préservatif ». Le culte musulman est-il plus tolérant lorsqu’il est interprété de façon littérale ? J’ai lu le Coran. Je respecte profondément les musulmans. Je respecte énormément de choses chez eux, mais notamment leur foi qui manque cruellement aux Occidentaux non-musulmans, mais il faut reconnaître que certains préceptes se valent en terme de rigidité, comme dans toutes les religions. Pas sûr que déshabiller Paul pour habiller Jacques soit une motivation suffisante pour expliquer la place croissante du culte islamique. Une nouvelle fois, je porte pas de jugement. Je ne fais qu’un constat. Une immense majorité de musulmans ne suivent pas l’entièreté du Coran, tout comme l’immense majorité des catholiques se contrefout de l’avis du Vatican sur la contraception. Cela est une affaire de fondamentalistes et d’intégristes qui existent dans toutes les religions.

Je suis agnostique, mais me revendique de culture catholique. Je peux vous apprendre un principe consubstantiel au christianisme, à savoir la Discussion, la tolérance, qui a abouti à la casuistique : la confrontation des règles aux cas (je suis juriste, on ne se refait pas hein !) qui permet de dégager la juste action. Les principes sont donc sujets à discussion, contrairement à la vision étriquée de la chrétienté dont vous vous servez par christianophobie.

Encore une fois, nous avons les moyens de nous rejoindre, notamment sur la nécessité de transcendance dans la vie humaine, mais votre méthode vous dessert.

Enfin, vous estimez que le refus du changement est pathétique. Par là, vous tombez de plain-pied dans un autre écueil intellectuel français : l’idée d’un sens de l’Histoire.

Pour la peine, rappelons la phrase de Yann Moix : « Un jour, la France pourra être musulmane, et ce sera comme ça, ce sera le mouvement de l’Histoire ».

Rien ne choque en revanche, là. Lorsque l’idéologie du renoncement au nom du progrès autoproclamé, atterri violemment, comme un couperet que le peuple sera forcé d’avaler, sous prétexte que « c’est le sens de l’Histoire, c’est pas de notre faute on ne peut rien y faire ». C’était justement contre ce renoncement morbide des élites que le gaullisme s’était maintes fois levé, le 10 juillet 1940 comme en mai 1958 et idem lors des évènements qui eurent lieu une décennie plus tard.

Quand on prône la destruction des nations, l’uniformisation des cultures et des individus, l’idéologie Benetton, elle, est la véritable fille de l’horreur.

Le néolibéralisme, l’administrativite et l’idéologie benetton contre la liberté des hommes et des nations. Adapter l’Homme à un moule. Le nier sous couvert d’humanisme.

Soutenir des oligopoles et des monopoles sous couvert de libéralisme.

Étouffer les libertés sous prétexte de les protéger.

Créer un Homme unique sous couvert d’antiracisme.

Tout cela est tout autant choquant, mais personne ne s’en offusque, et pourtant tout cela nourri bien davantage le racisme et le ressentiment de nos compatriotes.

Avant de conclure, j’aimerai vous parler du mot « race ».

Je précise tout de suite : je ne crois pas en l’existence des « races », pour la raison évidente que nous sommes tous descendant de l’Homo sapien.

Ce mot est utilisé dans les pays de culture anglo-saxons qui n’ont pas la même tradition républicaine que la nôtre (et ne vous y détrompez pas, je suis un assimilationniste convaincu, donc la racialisation du débat m’agace autant que vous semblez l’être). Le procès en néonazisme ne fonctionne pas avec moi.

Que signifie le mot « race » ? Le Larousse définit ce terme comme une « catégorie de classement de l’espèce humaine selon des critères morphologiques ou culturels, sans aucune base scientifique et dont l’emploi est au fondement des divers racismes et de leurs pratiques », une « lignée familiale considérée dans sa continuité » ou encore « ensemble de personnes présentant des caractères communs […] et que l’on déduit d’une même catégorie ». Ce terme est donc polysémique. Mauriac parlait de « race d’honnêtes gens ». On en déduit qu’il voulait mettre tous les gens malhonnêtes au four ? Pourtant, le problème est le même : le mot a été utilisé par les nazis. Le mot est connoté, car un pauvre con s’en est servi pour raser la moitié de l’Europe. Heureusement qu’il ne l’a pas fait par humanisme, vous seriez bien emmerdé.

Comme disait Nietzsche, « encore 100 ans de journalisme et tous les mots pueront ».

Pour finir, je voulais revenir sur un point que vous semblez ne pas connaître en tant qu’historiens : l’absence de confusion entre République et France.

Pour nombre d’historiens de gauche (notamment Alexis Corbière), la France est née en 1789. Certains historiens (dont je partage les visions) placent cette naissance en 496 avec le baptême de Clovis.

Pourquoi parler de cela ?

Parcequ’il ne faut pas confondre le cadre et le fond. La France est une République, et mieux (même si on a tendance à l’oublier), un État-nation, mais les deux sont complémentaires. Pas identiques.

La France est un concept charnel. La République est laïque et (en théorie) assimilatrice, mais la France est majoritairement chrétienne et blanche (85% de Caucasiens d’origine européenne, Institut Montaigne, 2004 ; je n’ai pas les chiffres pour les Caucasiens non européens). Opposer ces deux éléments est une démarche profondément dangereuse, puisqu’elle suppose que la République vide la Nation de son essence. Si vous voulez donner du grain à moudre aux royalistes (quoique pourquoi pas …). Mais cette confusion est également opérée par ma propre famille politique.

La France est à majorité caucasienne oui, mais cela n’empêche pas que cet élément prédominant. Je suis français habitant l’Alsace (et non alsacien car je suis français avant tout le reste). L’Alsace n’est française continuellement que depuis 1945. Je ne vois aucune légitimité à nier la qualité de français à des français de la Réunion, Nouvelle-Calédonie ou même de Guyane, de même qu’à d’autres gens de nationalité française l’ayant obtenu postérieurement.

Partant de tous ces éléments, il s’agit à présent de reformuler ce qu’à probablement voulu dire Madame Morano en citant une phrase du Général, si l’émission de Ruquier, comme l’a précisé admirablement François Fillon, n’était pas « faite de caricature et d’agressivité » : « La France est un pays à majorité catholique et caucasienne, synthétisant admirablement des composantes latines, germaniques, celtes et des îles, tout en étant prédominé par la première, ainsi que de l’apport croissant d’une composante issue de nos anciennes colonies.

Tout cela fait la France d’aujourd’hui, encadrée par une République laïque et assimilationniste qui fait fit des origines ou des cultes ».

Voilà, la phrase qui aurait du être prononcée, et qui l’a été de manière synthétique par Philippe de Villiers ce matin même, parlant de France « multi-ethnique mais uni-culturelle ». Difficile étant de développer lors d’une émission où Yann Moix se comporte comme un chihuahua enragé.

Dans un pays normal, on se se serait limité à rappeler le contexte de la citation et à débattre de l’affirmation, en acceptant de poser les faits et les problèmes sans avoir peur de quoique ce soit.

J’ai apprécié votre lettre ouverte, sans en partager toute la pensée, mais elle est symptomatique des maux dont une bonne part des intellectuels français souffrent cruellement : prendre une phrase, la sortir de son contexte, la monter en épingle et en déduire des intentions cachées, ainsi que le renoncement à un sens de l’Histoire fantasmé. Le débat français n’a plus à souffrir de cela.

Enfin, j’aurai aimé vous voir écrire une lettre ouverte de la même trempe lorsque la patronne de France Télévision a estimé qu’il y avait trop d’hommes blancs à la télévision.

J’aurais adoré vous lire dénoncer des propos nauséeux lorsque, ce lundi après-midi, Slate expliquait que « l’Européen est blanc depuis moins de 8000 ans ». Il y a des Européens non caucasiens non ?

J’aurais tellement eu de plaisir à pouvoir partager votre article si vous aviez fait de même en dénonçant les propos de l’actuelle Garde des Sceaux en 1993 (vidéo qui circule à nouveau ces derniers jours), lorsqu’elle parlait des Créoles comme d’une « race indescriptible ».

J’aurais tellement de plaisir à vous lire vous offusquer des propos de Madame Ericka Bareigts, secrétaire nationale du PS c chargée de l’Outre-mer et députée de la Réunion, s’est revendiquée fièrement comme députée noire de la République, car il n’y a pas de députés noirs ou blanc, jaunes ou gris, mais des députés de la Nation, qu’importe leur couleur et c’est cela qui créé la richesse de notre nation.

Décidément, on est quand même entouré de populistes …

Pour conclure, rappelez-vous que le Général, malgré ses propos, a également dit que le fait qu’il y ai des Français de couleur différente était un signe que notre nation tourne vers l’universel. Les deux morceaux sont également complémentaires.

Bien à vous,

Jonathan FRICKERT

Étudiant en droit social.

Écrivain et éditeur.